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« L’Impuni », ou l’affaire Le Scouarnec reconstituée dans un livre

L’ouvrage de Marika Mathieu, qui dépeint l’histoire du médecin accusé par près de 300 victimes, met en lumière les non-dits de la société française concernant les abus sexuels perpétrés sur les enfants.

«Un roman, c’est un miroir qu’on promène le long du chemin », écrit Stendhal en introduction d’un des chapitres de son œuvre phare, Le Rouge et le Noir. Quant à l’ouvrage L’Impuni de Marika Mathieu (StudioFact Editions, janvier 2025), il se présente comme un reflet de la société par le biais du récit d’un homme, Joël Le Scouarnec. L’ancien médecin, accusé de viols et d’agressions sexuelles sur près de 300 victimes, est mis en jugement à Vannes à compter du lundi 24 février. Si l’histoire est authentique, le livre utilise les méthodes du roman, de l’enquête et de la reconstitution criminelle pour essayer de comprendre comment cet individu a pu commettre des agressions pendant plus de trois décennies sans être inquiété. Un discours accusateur qui vise à mettre en lumière la complicité de la société face aux agressions sexuelles, spécialement celles visant les enfants.

Marika Mathieu, journaliste, co-scénariste et réalisatrice de la série documentaire Outreau, un cauchemar français présentée sur Netflix, nous avertit d’emblée : ce livre n’est pas une reconstitution fidèle des événements, sinon certains détails n’auraient pu être exposés, étant donné que les individus qui ont joué un rôle, direct ou indirect, dans son élaboration ne s’expriment pas. « J’ai choisi de centrer ce livre sur cette difficulté majeure : tenter de reconstruire la voix inaccessibile des « témoins », retourner à l’origine de leur mutisme, explorer les interprétations envisageables et surtout, indispensables », détaille l’auteure. Cela ne se limite pas à supposer ou à créer des paroles et des idées. L’auteure base son travail sur des recherches documentaires approfondies, sur les connaissances scientifiques concernant les violences sexuelles, ainsi que sur des interviews avec les acteurs du récit et l’étude du dossier judiciaire. Le résultat donne vie à des personnages, plus ou moins imaginaires, qui se basent sur la réalité sans pour autant la reproduire fidèlement.

Dans L’Impuni, on retrace le parcours d’Elsa Maurin, une policière judiciaire, qui en 2017 interroge Ninon, une jeune fille victime d’agression sexuelle par son voisin. C’est en fouillant le domicile de ce médecin qu’elle découvre les carnets de Le Scouarnec, qui exposent des centaines de victimes et des milliers de fichiers à caractère pédopornographique. Des abus sexuels ont été commis sur des enfants dans son entourage et sa famille, ainsi que sur des patients et patientes, parfois pendant leur sommeil. Cette question surgit immédiatement, suscitant d’autres interrogations : Comment a-t-il réussi à agir ainsi pendant tant d’années sans être démasqué ? Qui s’est tût, qui a permis cela ? Si Joël Le Scouarnec a effectivement agi en solitaire, des individus proches de lui auraient pu être au courant des inclinations du médecin sans rien signaler.

Cela commence avec sa famille, qui est le berceau de l’inceste et où ce cycle se reproduit et se transmet fréquemment. On apprend que le père de Joël Le Scouarnec a abusé de son petit-fils. Que le praticien a agressé ses nièces. Que les parents de ces dernières étaient au courant et qu’aucune plainte n’a jamais été déposée. L’aura du médecin et du chirurgien y joue un grand rôle. « Il avait beaucoup d’estime de la part de toute la famille… Contre lui, je n’étais rien », a confié sa nièce, qui a subi des abus, lors d’une audition. Sa femme, qui aurait subi une agression plus jeune, a préservé le secret, afin de protéger sa situation financière et l’apparence de leur union. « De nombreux hommes éprouvent de l’affection pour les petites filles », confie son personnage. Le livre mêle véritablement des auditions réelles et des paroles reconstituées, selon la méthodologie du « troisième continent », comme théorisé par Ivan Jablonka dans son ouvrage éponyme. Dans son ouvrage Laëtitia ou la fin des hommes, l’historien a dépeint le tableau de cette jeune fille de 18 ans, victime d’un viol et d’un meurtre près de Pornic (Loire-Atlantique) en janvier 2011, tout en s’intéressant aux raisons sociétales et psychologiques ayant conduit à ce crime.

Concernant d’abord les techniques d’investigation policière, qui auraient pu mettre Le Scouarnec sous pression dès 2004, mais ont raté cette opportunité. Le chirurgien, repéré par le FBI pour avoir visité, téléchargé et partagé des contenus pédopornographiques en ligne, n’a pas dévié de sa trajectoire criminelle malgré l’arrivée des policiers chez lui. Ils n’ont pas l’idée de prendre son ordinateur de bureau. Ni d’investiguer au sein de la famille, ce qui aurait pu révéler des victimes. Cependant, il est désormais clair que la moitié des consommateurs de pornographie infantile reconnaissent avoir eu une interaction sexuelle avec un mineur. Le 17 novembre 2005, la sentence prononcée est de quatre mois d’incarcération avec sursis, sans obligation de traitement ou de suivi, ainsi qu’une amende de 90 euros. Elle ne figurera sur son casier judiciaire qu’avec un an de retard… et l’hôpital qui l’embauchera quelques mois plus tard ne la détectera donc pas. Même si l’employeur suivant est au courant de cette condamnation, cela n’entravera pas du tout sa carrière. « Étant donné l’absence d’agression physique, je n’ai pas jugé indispensable de prendre ce type de précaution », a expliqué la responsable du centre hospitalier de Jonzac aux forces de gendarmerie.

Ni l’Ordre des médecins, ni le ministère de la Santé n’agissent de manière adéquate compte tenu de sa condamnation. On l’a observé au centre hospitalier de Quimperlé ou à Jonzac adopter des comportements pour le moins suspects vis-à-vis des patients et patientes, cependant aucune dénonciation à la justice n’a été effectuée. Et l’un des rares professionnels à avoir essayé quelque chose n’a obtenu aucun appui de la part de sa direction. Elsa Maurin, qui agit comme une sorte de miroir pour Marika Mathieu, remarque donc que la violence sexuelle est « repoussée à l’écart, considérée au mieux comme un problème de gestion des ressources humaines parmi d’autres, sans protocole dédié ».

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