«Est-ce la porte de notre fin obscure ? demandais-tu. Non. Nous sommes dans l’inconcevable, mais avec des repères éblouissants.» Dans son brillant petit essai qui revitalise la littérature, Patrick Chamoiseau cite René Char en épigraphe, malgré les douleurs infligées aux peuples à travers le monde que l’auteur de Texaco, lauréat du prix Goncourt 1992, énumère. « De toute mon existence, je n’ai jamais autant ressenti l’urgence de nos littératures. » Chamoiseau revisite Don Quichotte et de nombreux autres ouvrages majeurs, en leur ajoutant de délicates annotations, écrivant ainsi sur Belle du Seigneur : « Le verbe qui fait l’amour aux langues possibles du sentiment, inépuisable. »
L’importance de la littérature ne réside pas dans l’imposition d’une vision universelle du roman, mais dans la capacité à englober ce que l’auteur appelle « diversalité ». Ce « souci narratif », que l’homme de tous âges ressent pour se raconter, transcende les « genres académiques » et englobe les mythes fondateurs, les chants des Inuits, les litanies des griots africains…Chamoiseau fait appel au poète, celui qui, par « saisies », peut « recréer des mondes, en commençant, sous les appels à la Beauté, par nous créer continuellement nous-mêmes ». S’immerger dans le vaste océan des récits, c’est explorer ce « Tout-monde » que l’élève d’Édouard Glissant traduit en littérature en citant « toutes les contributions des grandes époques et des triomphes littéraires sans leurs frontières ».
Ce texte libérateur et plein d’espoir critique « la indigence du communautarisme face à la lucidité de la Relation ». Alors, que peut faire la littérature quand elle ne peut pas ?« Écrire une géographie du monde née de la Relation, ouverte aux autres Lieux, hospitalière, nourrie par la diversité du monde. […] Saisir le réel impensable […] en éclabousser le monde. »


