Le mercredi 30 avril, l’université Cheikh Anta Diop a accueilli une conférence inédite organisée par le laboratoire de littérature et civilisation africaine, portant sur les liens entre la musique populaire et l’histoire politique au Sénégal. L’historien et expert en cultures populaires, le professeur Ibrahima Wane, a fait une présentation détaillée de 60 ans d’évolution musicale sénégalaise. « Peut-être que la musique est l’un des rares domaines, si ce n’est le seul, qui a vraiment échappé à la domination coloniale », a affirmé le Professeur Wane. À l’inverse de la politique, de l’architecture ou même de la gastronomie, la musique sénégalaise ne conserve pas d’empreintes marquantes de la colonisation française.
Durant toute l’époque coloniale, cette résistance culturelle a perduré, avec des artistes qui persistaient à célébrer des figures de lutte telles que Samory ou Lat Dior. Le système colonial n’a jamais parfaitement saisi le potentiel contestataire inhérent à ces créations. Le professeur a mis en évidence un phénomène singulier dans l’histoire culturelle du Sénégal : le pouvoir de la musique à permettre la coexistence de diverses mémoires historiques sans heurts. « Pas de discontinuité. Il explique que les mêmes artistes interprètent des personnages du 15e siècle et des chefs religieux plus récents dans les mêmes répertoires. ». Cette culture composite est même présente dans les emblèmes officiels du pays. L’hymne national sénégalais, malgré son écriture en français, puise directement son inspiration dans le patrimoine musical traditionnel, citant le « lion rouge » et évoquant l’histoire de Soundiata Keïta.
La dimension politique parfois tacite des chansons populaires a aussi été mise en évidence lors de la conférence. Des titres emblématiques tels que Sénégal Sunoual du Baobab, qui soutenait les idées politiques de Senghor, ou L’an 2000 de Patéko, qui parlait des promesses de développement, véhiculaient des messages politiques voilés mais forts. Le Professeur Wane souligne que « la musique devient le cadre où se rencontrent différents niveaux de civilisation », offrant aux artistes l’opportunité de transmettre des messages politiques tout en esquivant la censure grâce à leur nature elliptique. En dépit de ce que l’on pourrait croire, la musique sénégalaise n’a pas commencé à jouer un rôle politique avec l’apparition du hip-hop dans les années 2000. « Les événements de 2000 et 2012 ne sont que le miroir, ou peut-être une sorte d’apogée, d’une longue histoire des rapports entre la politique et l’art qui remonte à plusieurs siècles », souligne l’historien. Ainsi, le mouvement hip-hop se positionne dans une lignée historique, bien qu’il emprunte un ton plus franc et subversif que ses ancêtres.
Le colloque a aussi traité d’un enjeu fondamental : la question de l’archivage de la musique au Sénégal. « Notre mémoire est ailleurs », se lamentait le conférencier, mettant en évidence que 90% des archives des grands réalisateurs et musiciens sénégalais sont conservées dans les universités américaines. Cette problématique de préservation affecte spécifiquement les enregistrements audio, avec des archives qui sont en voie de disparition ou non digitalisées. Le projet de « maison de la musique » proposé par Abdou Diouf et plus tard partiellement repris par Abdoulaye Wade, demeure en attente. La conférence a vu la participation de figures importantes de la culture sénégalaise, telles que Sérigne Mbaye Niane (plasticien), Papa Aly Dieye (photographe et éditeur) et Badara Seck (musicien et membre du groupe Tio). Leurs contributions ont approfondi la discussion sur le lien entre musique traditionnelle et contemporaine. « Nous devons former nos présentateurs et nos journalistes en musique », a insisté Badara Seck, regrettant le déficit de compétence professionnelle dans ce secteur essentiel pour la culture sénégalaise. Cette réunion met en évidence l’importance de sauvegarder et d’étudier le patrimoine musical sénégalais, qui constitue une archive vivante de son histoire politique et culturelle.


