« L’engagement était séduisant, mais il n’a pas été respecté », considère Eric Schultz, gérant de la librairie La Tache Noire, qui s’est confié à nos confrères du magazine littéraire Actualitté. C’est ainsi qu’en juillet 2022, Strasbourg a été la première ville française à recevoir cette distinction depuis son établissement. C’est une opportunité exceptionnelle pour les librairies indépendantes de tirer parti de cette concentration d’événements. Et cela semblait être un succès : en mars dernier, Strasbourg Capitale mondiale du livre UNESCO publiait un premier bilan très positif. Environ 1500 manifestations ont été suggérées, impliquant plus de 450 collaborateurs provenant des domaines de la culture, du sport, de l’éducation et des actions solidaires.
Selon Actualitté, la fréquentation des médiathèques a enregistré une hausse de 17,5 % comparativement à 2023. Toutefois, partout, l’écho n’est pas identique. À l’instar d’Eric Schultz, des libraires indépendants expriment leur « frustration et déception ». On fait le même constat quelques pas plus loin, à la librairie Le Tigre. « Pour nous, cela n’a rien modifié.On a le sentiment de ne pas avoir été intégré au projet », confie son directeur, Nicolas Deprez. Il déplore : « Beaucoup d’événements étaient consacrés à la lecture publique, se déroulaient dans des bibliothèques publiques, des établissements scolaires ou même des prisons… » Il n’en reste pas moins que les libraires ont été invités à prendre part aux discussions et travaux. Par exemple, les 7e Rencontres nationales de la librairie se sont déroulées à Strasbourg, attirant près de 700 libraires et 1200 acteurs de la filière du livre. Quatre recherches y ont été examinées : « L’économie des librairies face aux crises. « Quelles sont les perspectives ? », « Le marché du livre d’occasion », « Quel est l’impact du Pass culture sur les librairies ? », « Où se trouvent actuellement les « nouveaux libraires » ? ».
La Confédération Interprofessionnelle du Livre Grand Est organisera une nouvelle édition de son Printemps de la librairie indépendante du 24 avril au 3 mai 2025, en collaboration avec 19 librairies situées à Strasbourg. La ville est actuellement hôte des Rencontres Internationales de l’Écologie pour le Livre. « Ces rencontres, c’est surtout de l’entre-soi entre libraires et éditeurs. Ce que nous espérions, c’était pouvoir ouvrir ces échanges aux citoyens », confie le directeur de la librairie La Tache Noire. « Nous voulions donner à voir la réalité de notre métier aux citoyens, au-delà de la seule mise en avant de l’objet-livre. » Il poursuit : « Nous aurions aimé aborder des sujets comme la chaîne du livre, les réalités économiques auxquelles sont confrontées les librairies indépendantes, la concentration dans le secteur de l’édition, ou encore le rôle Bolloré dans l’industrie du livre… » Dans ce contexte, les experts déclarent avoir présenté diverses suggestions à l’attention des organisateurs, dont l’établissement d’un « mini-festival » consacré aux librairies et maisons d’édition locales. Cependant, d’après eux, ces démarches auraient été rejetées dès les premières conversations de préparation.
Quant à Anne-Marie Bock, responsable du projet Strasbourg, capitale mondiale du livre UNESCO 2024, elle affirme n’avoir reçu « aucune proposition écrite et formulée correctement de ce genre ». D’après ses dires, « la municipalité a appuyé les librairies indépendantes, abordant tous les sujets les touchant lors des nombreux événements leur étant consacrés ». Elle précise : « Notre première bataille, ça a été la lecture. Ainsi, nous n’avons pas mis en opposition la lecture publique et les librairies indépendantes, car ces dernières contribuent à inciter les lecteurs à découvrir le livre». Dans cette perspective, elle affirme que tous les professionnels ont eu « les mêmes moyens de communication pour mettre en avant leurs initiatives ». « Nous avons attribué une valeur à leurs actions dès que nous en étions informés, que ce soit par le biais de bulletins d’information, de sites web ou de l’écosystème des médias sociaux. »
Selon Éric Schultz, pour les libraires indépendants, le défi principal réside surtout dans la prise en compte insuffisante de la réalité pratique de leur profession dans le mécanisme mis en place. À l’instar de nombreux collègues, il supervise personnellement sa librairie. « Je n’ai pas été en mesure de me libérer pour les événements aux lesquels j’étais invité : il m’était tout bonnement impossible de m’absenter », précise-t-il encore dans les colonnes d’Actualitté. C’est également le cas pour la rédaction écrite des propositions de projets. « Je n’avais pas suffisamment de temps, surtout après que certaines suggestions ont été rejetées verbalement dès les premières discussions. »


