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Yannick Mindja : « Le Mbolé est une musique qui va durer »

Grand amoureux de Mbolé, le réalisateur du documentaire Mbolé du Kwatta revient sur l’intérêt qu’il a accordé à ce genre musical en pleine expansion.

 Les Rencarts : Un documentaire sur le Mbolé. Un prétexte ou un réel intérêt de votre part ?

Yannick Mindja : Cela dépend de ce que l’on met dans « prétexte ». A mon avis, il y a toujours un intérêt dans notre milieu professionnel pour entreprendre quelque chose. Personnellement, je ne considère pas les choses ainsi. Je parlerai plutôt d’un intérêt. Mbolé est un fait de société de nos jours. C’est tout un mouvement qui réunit un ensemble de jeunes aujourd’hui. Nous, cinéastes, accordons notre intérêt à tout ce qui passionne la société. Nous nous imposons un temps d’arrêt pour raconter l’histoire, pour immortaliser ces instants-là afin que les générations futures puissent s’en servir comme point de départ ou de référence. Lorsque vous vous baladez de nos jours dans les grandes villes du Cameroun, c’est pratiquement impossible de traverser un kilomètre sans rencontrer un groupe de jeunes réunis autour d’un stade ou dans un bar en train de jouer au djembè (tambour à bandoulière et instrument principal du Mbolé, Ndlr). C’est le phénomène Mbolé qui a entrainé tout cela. Et c’est à ce moment que les cinéastes que nous intervenons pour narrer l’histoire.

Le succès actuel du Mbolé n’évacue pas de certains esprits l’idée qu’ils ont d’un genre musical pratiqué par des êtres désœuvrés, enclins à la délinquance et aux stupéfiants.  Avez-vous débuté le tournage de votre documentaire avec cet apriorisme-là ?

Effectivement. C’est l’idée qu’ont la plupart des gens, moi y compris au début, sur le Mbolé. La première fois que j’ai écouté une chanson Mbolé remonte à 2016. C’est d’ailleurs mon petit frère, un féru de Mbolé, qui me fait écouter Dans mon Kwatta de Petit Malo. Et moi de lui demander ce qu’est ce genre de musique. Je pense cependant que nous vivons dans une société où nous aimons très vite cataloguer les gens et les choses tant qu’on peine à les comprendre. C’est au fil du temps, petit à petit, que j’ai commencé à comprendre ce qui se passe dans la tête de ces jeunes. Ma motivation à réaliser ce documentaire est d’ailleurs partie de là. Ce qui est dit dans le Mbolé est un juste reflet de notre société. Si l’on peut quand-même  relever la brutalité avec laquelle ces messages s’expriment, bousculant les mœurs bien de fois, je n’ai plus les mêmes préjugés du passé. Je vous assure que le travail qui a été réalisé sur cette musique m’a permis d’en savoir davantage et d’apprendre. Vous y retrouvez des chefs de familles, qui vivent de leur métier. Le problème, à mon sens, est cet ensemble de stéréotypes sous le prisme desquels nous construisons une perception de la vie idéale. Cette standardisation de la société à l’africaine impose une échelle de valeurs telle que le mariage, un emploi à la fonction publique, une femme et des enfants, une voiture que l’on achète, etc. Je me souviens justement d’une discussion que j’ai eu il y a peu avec un oncle. Nous regardions quelqu’un qui portait des dreadlocks au volant d’une voiture. « Ah ! Voilà un voyou qui passe ! », s’est écrié mon oncle. A la question de savoir pourquoi il le traitait de voyou, il m’a répondu : « Tu ne vois pas ce qu’il a sur la tête ? Jamais je ne donnerai la main de ma fille à un homme pareil ! ». Je lui ai simplement recommandé de retourner vivre dans la forêt ou dans des grottes, comme au temps de l’homme du Neandertal. Au cas contraire, qu’il accepte le monde avec ses évolutions. C’est justement dans ce monde où nous vivons. Et le Mbolé est venu justement bousculer ces mœurs. Qu’on le veuille ou pas, il va falloir faire avec. Le public l’a accepté. Il n’y a rien d’autres à faire si ce n’est de s’y soumettre.

 Comment percevez-vous le Mbolé après la réalisation de votre film ? Un rythme dont le Cameroun peut être fier ?

Tout-à-fait. Le Mbolé est né dans des situations difficiles, celles des quartiers défavorisés. C’est d’ailleurs l’histoire de toutes les musiques urbaines. Les jeunes en faisaient des tribunes où ils s’exprimaient, ils racontaient leur quotidien qu’ils vivent dans un environnement hostile, où drogue, délinquance, dépravation et tant d’autres iniquités cohabitent. Mais rien ne prouve que c’est parce que l’on est né dans cette ambiance-là qu’on en sera influencé. Et même si c’est le cas, il y a un moment où l’on prend conscience. Les autorités publiques peuvent se servir de ces artistes pour sensibiliser les jeunes face aux phénomènes des stupéfiants, des agressions, etc. La preuve est que le Mbolé sort beaucoup de jeunes des ghettos. Ils sont nombreux à gagner leurs vies dans des boites de nuit et autres lieux de spectacle en jouant au djembè. Je pense que les Camerounais peuvent en être fiers parce que c’est un rythme musical 100% camerounais, contrairement à l’afrobeat par exemple qui vient d’ailleurs. Le Mbolé est une fusion des musiques camerounaises. Vous avez le benskin, le mangambeu, le makouné, le bikutsi  (Rythmes musicaux des grandes aires culturelles du Cameroun, Ndlr). Je peux vous garantir que c’est une musique qui va durer.

 

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